Bureau du coroner


Suicides dans une communauté autochtone

Dépôt du rapport d'enquête publique du coroner

14 janvier 2017

Le Bureau du coroner annonce le dépôt du rapport du coroner Me Bernard Lefrançois à la suite de son enquête publique portant sur cinq suicides survenus dans la communauté d’Uashat Mak Mani-Utenam en 2015.

Rappel des faits

Entre le 10 février 2015 et le 31 octobre 2015, cinq décès par suicide sont survenus dans la communauté innue d’Uashat Mak Mani-Utenam, composée d’environ 3 400 habitants et située dans les limites de la ville de Sept-Îles. M. Charles Junior Grégoire-Vollant, 24 ans, Mme Marie-Marthe Grégoire, 46 ans, Mme Alicia Grace Sandy, 21 ans, Mme Céline Michel-Rock, 30 ans, et Mme Nadeige Guanish, 18 ans, se sont enlevé la vie durant ce court laps de temps.

L’objectif du coroner et de son enquête était de deux ordres : examiner les causes et circonstances de chacun des décès, lesquelles sont détaillées dans le rapport, et en faire une analyse commune afin de mieux comprendre la problématique liée au suicide dans les communautés autochtones, plus particulièrement celles d’Uashat Mak Mani-Utenam et de Kawawachikamach, d’où était originaire Mme Alicia Grace Sandy.

Analyse

Si chaque personne décédée avait une histoire personnelle et une trajectoire de vie bien à elle, toutes étaient autochtones et en proie à une souffrance individuelle sur fond de mal-être collectif vécu par l’ensemble d’une communauté ou par un groupe d’individus vivant dans une communauté, retient le coroner. Ce constat soulève la question des conditions de vie de ces communautés et du manque de moyens pour pallier les difficultés généralement associées au suicide, toutes notées relativement à l’un ou l’autre des cinq décès :

  • présence de troubles mentaux;
  • abus et dépendance à l’alcool et aux drogues ou autres dépendances;
  • idéation ou tentatives de suicide antérieures;
  • difficultés conjugales ou éclatement de la famille;
  • exposition au suicide d’un proche;
  • comportements violents, agressifs ou impulsifs;
  • difficultés économiques, perte d’emploi;
  • problèmes avec la justice;
  • abus et négligence subis, famille dysfonctionnelle;
  • problèmes sociaux, rejet, intimidation.

Il ressort de l’enquête que les Autochtones en général sont plus touchés et concernés par le manque d’emploi, la pauvreté, la consommation d’alcool et de drogues, la criminalité et l’incarcération, la violence conjugale, le décrochage scolaire, le placement d’enfants et le suicide que les autres groupes démographiques. Pour prévenir le suicide chez les Autochtones, il faut donc améliorer les conditions de vie dans leurs communautés, ce qui comprend les conditions économiques, culturelles, sociales et communautaires.

Or, malgré tout l’argent et les efforts investis par les divers paliers de gouvernement au cours des dernières décennies, malgré les traités et les ententes signés et les nombreuses discussions et négociations, peu de choses changent. Pour espérer une amélioration, estime Me Lefrançois, il faut aborder les problèmes et envisager les solutions différemment.

Le régime des réserves

De l’avis du coroner, le problème majeur de base réside dans le régime d’apartheid dans lequel les Autochtones sont plongés depuis 150 ans sinon plus.

En effet, la Loi sur les Indiens, archaïque et désuète, établit deux sortes de citoyens : les Autochtones et les non-Autochtones. Campés et souvent malheureux dans des réserves où ils ne peuvent ni se développer ni s’émanciper, il leur est aussi pénible de les quitter sous peine d’être rejetés par leurs pairs et de perdre leur identité. Comment envisager un avenir meilleur dans ce contexte?

Les Autochtones doivent être plus à même de se définir eux-mêmes, de renforcer leur identité, d’échapper au racisme et de maintenir leur culture tout en se projetant dans le 21e siècle. Il cite en exemple la cohabitation plutôt harmonieuse des Innus avec les habitants de Sept-Îles, à la faveur de divers partenariats avantageux pour les deux communautés.

Ces améliorations sociales sont cependant improbables dans la conjoncture actuelle, juge le coroner, et il revient aux autorités et aux décideurs politiques tant autochtones que non autochtones de réévaluer la raison d’être du régime des réserves.

Les ressources

La personne en détresse ne sait pas toujours vers qui se tourner ni vers quelle ressource, résume Me Lefrançois. Le cas de Mme Alicia Grace Sandy soulève d’ailleurs le problème des ressources disponibles dans la communauté de Kawawachikamach, où un corps de police naskapi sert de premier répondant mais ne peut offrir un service 24 heures par jour, 7 jours par semaine, faute de fonds octroyés par les autorités du Canada et du Québec.

Le Centre local de services communautaires semble par ailleurs assumer un rôle important quant aux questions de santé en général, mais des lacunes sont observables pour les questions de santé mentale. Il n’y a pas de psychologue sur place ni de ressources en hébergement pour aider les personnes aux prises avec des problèmes de consommation de substances intoxicantes. Les Naskapis doivent se rendre à Montréal pour obtenir des services de traitement ou de thérapie, principalement parce qu’ils ne parlent que l’anglais et le naskapi.

Mme Sandy avait intégré un centre à Montréal, mais avait mis fin à son traitement avant terme. Ce que font malheureusement plusieurs Autochtones qui ne se reconnaissent pas dans des ressources peu adaptées à eux et loin de leur réalité.

Quant aux services à Uashat Mak Mani-Utenam, ils sont nombreux considérant qu’ils visent une population d’un peu plus de 3 000 personnes. Plusieurs problèmes sont couverts, bien que lorsqu’on aborde la question du suicide ou des personnes en crise suicidaire, il devient difficile de comprendre qui fait quoi et comment, note le coroner. Ainsi, des décès surviennent parce que certaines personnes se faufilent ou sont oubliées à défaut de ressources humaines suffisantes ou de coordination.

Le Centre de prévention du suicide de la Côte-Nord est en outre très peu utilisé par les Autochtones, notamment faute de répondants qui parlent l’innu ou le naskapi. Le Centre investit beaucoup d’efforts pour se faire connaître, mais force est de constater que les efforts en ce sens ne donnent que peu de résultats vu la réticence des Autochtones à utiliser ce service dans lequel ils ne se reconnaissent pas.

L’alcool et la drogue

L’alcool et les stupéfiants sont inextricablement liés aux problèmes sociaux chez les Autochtones, souligne Me Lefrançois. Qu’il s’agisse de violence, de criminalité, de protection de la jeunesse ou de suicide, les substances intoxicantes font presque toujours partie du tableau.

Les produits intoxicants ont d’ailleurs joué un rôle de premier ordre dans le décès des cinq personnes concernées par l’enquête, et des 44 personnes qui se sont suicidées dans la communauté d’Uashat Mak Mani-Utenam depuis 1994, 40 présentaient une dépendance à l’alcool ou aux drogues.

Le coroner encourage les autorités, comme les conseils de communauté, à être plus proactives dans la sensibilisation aux problèmes liés à la consommation d’alcool et de stupéfiants, par exemple en finançant davantage de programmes de thérapie ou de réadaptation axés sur des séjours prolongés en forêt afin que les membres de la communauté en bénéficient.

Recommandations

Globalement, le coroner Lefrançois considère que les cinq suicides qui ont été l’objet de son enquête étaient évitables. À la lumière des faits qui lui ont été exposés et de son analyse des problématiques sous-jacentes à ces décès, il formule de nombreuses recommandations au bénéfice des personnes d’Uashat Mak Mani-Utenam et d’autres communautés.

La liste de ces recommandations étant très longue, elle peut être consultée dans la section à cet effet du rapport du coroner, lequel est disponible en versions française, anglaise et innue dans l’onglet Calendrier des enquêtes publiques de la page d’accueil du site Internet du Bureau du coroner.

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Source :         
Geneviève Guilbault
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